Une année avec Claude
Je suis développeur et pourtant, j’ai passé une année sans écrire de code (si vous m’autorisez quelques lignes ça et là que j’ai rajoutées dans une configuration ou pour faire un renommage par lot). Je suis idéologiquement réfractaire à l’IA générative, mais le boulot d’un développeur consiste à s’adapter aux changements de technologie en gardant le cap et la méthode qui lui permettent de créer dans n’importe quel contexte. Et comme j’ai dépassé les 50 ans, je sais que la moindre défaillance sur mon CV signifie mise en retraite anticipée. Par conséquent, embrasser ce que l’IA générative a à offrir à mon métier m’a été naturel, il se pourrait même que je garde encore des pulsions technophiles que l’âge m’avait appris à raisonner.
Dans la guerre des LLMs, Anthropic a très vite été mon chouchou, parce qu’il est très fort en code, mais aussi très fort en compréhension linguistique en générale. Mes prompts ont quasiment tout le temps été rédigés en français, et je n’ai quasiment jamais senti que Claude faisait des mauvaises interprétations de mes demandes à cause de la langue ; évidemment, parfois mes mauvais prompts l’ont envoyé dans le mur. La version chat de Claude demandait une certaine patience : des limites d’utilisation drastiques, et une taille de contexte réduite, même dans les projets en version payante. Pendant plusieurs mois, j’étais plutôt une exception à utiliser Claude à la place de ChatGPT, mais la tendance s’est inversée d’un coup avec l’arrivée de Claude Code et de son intégration dans les plans payants pour le chat. Pour une centaine d’euros par mois, on pouvait enfin utiliser Claude à tout moment, et avoir un contexte exceptionnel large puisque Claude Code pouvait lire nos fichiers directement dans le projet.
J’ai utilisé cette IA générative non seulement pour des tâches de code, mais aussi pour créer des textes courts, longs, des romans, des visual novels en Renpy, des manuels de jeu. J’ai été grisé parfois, je me suis arraché les cheveux aussi parfois, mais je me suis fait mon opinion sur la base de ma propre expérience, et c’est bien sur de cela dont je vais parler maintenant. A l’heure où j’ai rendu à un éditeur un draft de 50 pages pour une publication future à 95 % rédigée et mise en page par Claude, j’ai envie de prendre du recul, d’autant que… spoiler, je n’ai pas l’intention de continuer dans cette voie.
Au niveau professionnel, malgré quelques retards dont je me serai bien passés, et quelques cassages énervants que j’aurais pu éviter avec une meilleure méthodologie, l’évidence est là : l’IA code mieux que moi, elle code plus vite que moi, et je n’ai aucune tristesse à la regarder construire des fonctionnalités complexes devant mes yeux, bien au contraire : j’imagine qu’un architecte ne se demande pas pourquoi ce n’est pas lui qui a posé la poutre et visé les tuyauteries. L’offensive des gros éditeurs de services d’IA générative sur la production du code a pu parfois donner l’impression d’une volonté de mettre à mal la professionnel, mais en vérité les raisons pour lesquelles les llms sont forts en coding se devinent aisément : les bases de connaissances de code étaient déjà complètement numérisées, écrire dans un langage pour une machine s’avère sûrement bien moins compliqué que de parler une langue humaine, et l’entraînement des llms peut se faire avec l’implication volontaire de développeurs enthousiastes plutôt que dans des usines néocoloniales où on demande à des étrangers de statuer sur la catégorisation d’un contenu.
Au niveau personnel, sur les essais d’écriture que j’ai fait via claude, le bilan est nettement moins glorieux. La phase de recherche et de production de contenus est tout aussi rapide que pour écrire une application informatique, mais par contre les critères d’acceptation ne se mesurent pas au fait que « ça fonctionne » ou non. Sur du code, vous pouvez faire des analyses de cohérence qui sont réussies haut la main par un llm, mais sur une rédaction en français, la cohérence se cherche sur de multiples axes : la logique interne du texte, le respect de la grammaire, la cohérence du ton employé sur l’ensemble de la rédaction, le respect des références qu’on a voulu lui insuffler et j’en passe. Et là je ne suis même pas encore en train de juger l’intérêt global du texte pour un lecteur humain, nous sommes restés sur les fondations du projet qui, dès le début, prend l’eau. Alors j’ai écopé. Constatant que Claude était incapable de réussir sur un texte long ce qu’il savait faire sur des milliers de code, j’ai revu ma méthodologie pour me charger des choix stratégiques, des idées et structures globales, et lui laisser broder dessus. Même ainsi, vous vous tirez des balles dans le pied car dès que vous voulez remanier une idée, essayer une autre direction, faire revoir à l’IA tous les endroits du texte qui ont trait à vos changements ne peut jamais complètement s’automatiser. Vous finissez par avoir une prose où pullulent les incohérences de sens, de ton, et de lexique. Tel un oignon, vous avancez par couche, vous faites des vagues de relecture complète avec annotation, que l’IA va corriger, mais vous savez qu’aux prochaines avancées de votre ouvrage, d’autres relectures seront nécessaires.
Fan de jeu de rôle, j’ai évidemment testé aussi les fonctionnalités du chat pour savoir si l’interactivité d’une IA pouvait remplacer un véritable MJ, surtout en ces temps où tous les jeux sont frappés par la mode commercial du jeu en solitaire. Et dans les app stores, sont légion les produits qui vont proposent des jeux de drague, d’exploration narrative ou de jeu de rôles avec une série de personas au design aguicheur. Je les ai essayé et détesté très vite, d’abord parce que le coût est prohibitif (oui, plus que de louer les services d’un vrai mj pour une partie chez vous), mais aussi parce que l’expérience est désastreuse. La continuité narrative n’est jamais vraiment respectée, les dialogues sont des lieux communs qui lassent très vite, les descriptions ne sont jamais bien dosées… Pour qui aime le jeu de rôles textuel, la souffrance est réelle !
Mais comme je vous l’ai dit, Anthropic a une place particulière dans mon coeur, car il a toujours reconnu ses erreurs (à l’inverse d’un ChatGPT qui soutient les pires mensonges), il est positif et plutôt pro-actif, j’ai très rarement l’impression de perdre mon temps avec lui, du moins sur l’instant. Alors je me suis dit que j’allais concevoir une sorte de programme narratif, dans lequel l’IA serait mon MJ, et en lui donnant un ensemble de consignes et de garde fou, il pourrait être aussi bon que les applis vendues dans les app stores. En fait, il a été bien meilleur, une fois que je l’ai préparé sur les règles, sur les intrigues, les pnjs, sur le ton à adopter pour chacun, j’avais des résultats convaincants. Tellement convaincants que j’avais rajouté dans le système une couche de code visual novel pour convertir mes comptes rendus partie en jeu vidéo ! Malheureusement, un dialogue qui est amusant dans un entre-soi avec la machine doit être relu, modifié, enrichi pour devenir une création publiable pour le public, j’en revenais encore une fois à ce constat : malgré le temps important et les efforts non négligeables que j’avais passé, ajouté au temps très important et aux efforts non négligeable d’Anthropic pour créer son modèle, j’étais encore très loin d’atteindre la qualité d’une production humaine d’intérêt. Il y avait bien l’illusion de la quantité, le vernis des myriades de recherches que l’on peut faire quand on a un agent numérique pour chercher les informations à votre place, mais l’ensemble restait bancal, inachevé. Là où l’IA générative pouvait complètement me replacer dans une production de code, j’étais au contraire constamment obligé de la soutenir et de l’aider sur une demande créative, et quand je parle de créativité, entendons-nous, je reste dans un domaine ludique sans grand enjeu intellectuel.
Et je ne vous ai pas parlé de mes essais à utiliser mon texte de visual novel pour créer des illustrations de personnages avec trois émotions, ca a été plusieurs jours épiques dans les méandres des applications de création d’images par IA avec des dizaines de modèles aux différences sybillines qui sont incapables de garder un contexte réel (c’est à dire comprendre les éléments de l’image, et les faire évoluer selon la demande).
J’ai l’impression d’être ce réalisateur journaliste dans Supersize Me qui a mangé du McDonalds pendant un mois, je suis heureux d’avoir été au bout de l’expérience, mais quand je regarde derrière moi et je vois tous les dégâts (relatifs) derrière moi, j’ai aussi envie de pleurer. J’ai poursuivi une chimère vendue par tous les influenceurs, j’ai cru la toucher du doigt, et au final à minuit, elle m’est apparue pour ce qu’elle est : un écran de fumée. Car, si je suis honnête, j’aurais sûrement réussi à faire tout ces créations moi-même, j’aurais mis beaucoup plus de temps et d’efforts à les faire qu’avec de l’IA, mais je n’aurais pas été obligé de les réécrire ou de les mettre honteusement dans un tiroir. A fortiori pendant un moment où les artistes montent au créneau pour qu’on arrête de leur dire que des algorithmes vont faire mieux qu’eux pour moins cher.
Asma Mhalla parle très bien du danger de l’objectif de rentabilité et d’efficience qui est vendue avec l’IA. D’une part, tout le temps n’a pas envie d’être data analyst pointu avec des compétences en programmation, et d’autre part, en enlevant tous les moments où la performance était moindre, l’IA essore les intellects des experts qui travaillent avec, les exhorte à être géniaux 8h par jour au lieu de 2h ou 3h, évidemment c’est impossible. Et d’ailleurs, lorsque vous le faites, vous avez un sentiment de vide qui s’installe, l’impression que vous êtes l’employé de la machine et que ce n’est plus elle qui travaille pour vous.
Je vous invite évidemment, soit à prendre une position éthique du bon sens comme dit Aurélien Barrau, et ne pas utiliser l’IA générative qui est une monstruosité écologique, économique et politique, soit si votre métier peut se combiner avec un llm pour vraiment vous aider (c’est mon cas), à borner les usages que vous avez avec. Dans ce dernier cas, la mauvaise conscience est encore là mais vous ne sacrifiez pas votre carrière et vos résultats sur une prise de position courageuse (mais sectaire). Car en vérité, comme tous les questions qui touchent à la planète et à l’humanité, ce n’est pas parce que vous ferez votre part de colibri dans votre coin que d’autres n’en profiteront pas pour prendre votre place et faire deux fois pire que vous. Je trouve le quotidien suffisamment déprimant et complexe à vivre pour ne pas y rajouter la culpabilité de ne pas être le héros exemplaire que je devrais être si je suivais à la lettre les idéaux pour lesquels je crois. Je songerai sérieusement à redevenir dans le camp des gentils quand il y a moins de la moitié de mon pays qui est pour arrêter les massacres à Gaza, le racisme, et contre l’application des lois proposées par la Convention Citoyenne du Climat.
Et 2026 dans tout cela ?
Une conférence résume vraiment tous les enjeux autour de la bulle spéculative autour de l’IA, en passant par les enjeux militaires, géostratégiques, économiques, sociaux, écologiques et même poétiques, je vous la laisse en guise d’étrennes. Portez-vous bien, testez les IA si vous voulez, mais interrogez-vous sur ce qu’elle vous apporte vraiment, et si vous n’auriez pas fait mieux vous même (certes plus lentement, mais pour plus de qualité).
#stopia #newyearsday #offgaming
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Droit des illustrations réservé par leur auteurice respective. Image de fond : David-Revoy CC4.0